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Ravi de te connaître
Les dons au Musée
Marianne Berenhaut
Marianne Berenhaut (1934, Bruxelles, Belgique) est une sculptrice, dessinatrice et plasticienne belge. Enfant, elle survit, cachée, à la Shoah qui emporte ses parents et un de ses frères. Dans les années 1970, les corps mous et saturés de ses Poupées-poubelles exprimaient déjà, entre humour et tragédie, une féminité mise à l’épreuve et résiliente. Cette installation est tirée de la série Vie privée, élaborée de 1980 à 2000. Ces objets trouvés par l’artiste, véritable archéologie du quotidien, nous impressionnent par leur grand pouvoir d’évocation. Elle rassemble ici un landau des années 1940 disposé sur une échelle évoquant des rails, un horaire des chemins de fer et une photo de femme en noir et blanc. Ensemble, ces objets simples, rigoureusement disposés, expriment la privation (vie privée), l’absence causée par la guerre et l’absurdité d’un chemin sans retour.
Maurice Blaussyld
Dans l’oeuvre de Maurice Blaussyld (1960, Calais, France), la forme demeure mystérieuse, jamais véritablement produite par l’artiste, mais seulement reconnue par lui, révélée à nous. L’artiste reconnaît des « objets » en lesquels se réincarne, par un processus médiumnique, la présence de l’Être. Se dépouillant de toute forme de vanité, Maurice Blaussyld considère chacune de ses oeuvres, quel qu’en soit le médium, comme une « offrande », un acte dépourvu de l’orgueil du créateur, de son égo. Dans cette « nature morte », le crâne invite à se souvenir de la finitude de toute chose, et rappelle aussi le sacrifice rituel de la chair sur la table d’un autel. La peinture, dont les ingrédients sont scellés dans les bocaux (huile de lin, essence de térébenthine), reste en devenir. À travers cet art empreint d’une forme de « mystique matérialité », les images préexistent et nous survivent, tels des archétypes.
Dirk Braeckman
Dirk Braeckman (1958, Eeklo, Belgique) vit et travaille à Gand. Si ses photographies en noir et blanc offrent des sujets simples, elles n’en demeurent pas moins parées d’étrangeté. Le noir cache les couleurs et permet de suggérer les choses plutôt que de les montrer. L’aspect granuleux et vibrant de ses grands formats relève d’une approche picturale qui rappelle la vocation première de l’artiste. Il éprouve la matérialité du tirage qu’il retravaille par la peinture, les produits chimiques, le découpage, la rephotographie. Nulle visée documentaire dans ce fragment de planche entomologique dont on ne distingue ni les spécimens ni les cartels. Devant un fond aux multiples nuances de gris, les coléoptères noirs semblent flotter et se perdre dans la picturalité de la grisaille. Sans références explicites de temps, de lieu, de situation ou d’échelle, le spectateur est invité à interpréter une oeuvre intrigante qui reste ouverte.
Raoul De Keyser
Raoul De Keyser (1930-2012, Deinze, Belgique), d’abord journaliste artistique, se tourne vers la peinture à l’âge de 33 ans. Sa création n’est pas linéaire et reprend parfois des oeuvres plus anciennes. Ses séries d’une grande variété stylistique échappent à la dichotomie entre abstraction et figuration. D’abord inspiré par le Minimalisme et le Pop Art, l’artiste opère un changement décisif en 1980, crée des motifs iconographiques (lignes chaulées, formes angulaires) et expérimente différentes techniques et une large palette de couleurs. À la fin des années 1980, les formes sont davantage en tension, délimitées et plus nettement différenciées. Dans ce « monochrome » de 1990, la couleur ocre orangée envahit vaguement les marges de la toile, comme une rouille. Elle rainure aussi finement l’espace pictural indéterminé, largement dominé par le bleu, et crée un contraste lumineux intense.
Ronny Delrue
Ronny Delrue (1957, Heestert, Belgique) pratique la peinture et le dessin. Ses dessins constituent un exercice primordial dans son travail, un laboratoire d’idées qui s’apparente à un journal intime. Son oeuvre est guidée par la réflexion spontanée et énergique du moment, par une émotion, et son titre se résume au lieu, date et heure de sa « naissance ». Par une démarche intellectuelle, un processus mental, l’artiste vise l’épure et l’essence des choses. Pour contrer l’inflation visuelle des « mangeurs de cerveau », il élimine les éléments concrets et esthétiques de l’image et utilise une palette de couleur réduite. Ses portraits de l’esprit expriment la crainte de la perte de la mémoire, de la dissolution du cerveau, de la pétrification de la tête.
Marlene Dumas
Marlene Dumas (1953, Le Cap, Afrique du Sud) pratique à Amsterdam la peinture, le collage et le dessin. Sa jeunesse passée en Afrique du Sud sous l’apartheid fonde le substrat politique d’une oeuvre qui questionne les identités communautaires et leur représentation. Ses portraits aux typologies multiples embrassent l’humanité entière dans une critique sociale et esthétique subversive. L’artiste interroge depuis toujours les images fantasmées du désir. La série des Pin-up (lavis d’encre et aquarelles), ici transposées en lithographies, s’inspire d’images trouvées et de polaroids pris dans un club d’Amsterdam. Des figures ambiguës surgissent, à la fois fortes et fragiles, évanescentes et opaques, attrayantes et venimeuses. Des lignes sinueuses les dessinent sans fin. Le regard est malicieusement attiré par le trait de poudre de bronze soulignant l’entrejambe, les yeux et la bouche de la danseuse contorsionniste.
Lionel Estève
Lionel Estève (1967, Lyon, France) vit et travaille à Bruxelles. Le sculpteur privilégie des matières simples et des techniques pauvres. Il expérimente sans cesse de nouveaux matériaux dans un besoin de travailler avec ce qui est à sa disposition dans son environnement. Son exposition de plaques de verre au Musée du verre sur le site du Bois du Cazier à Charleroi lui donne l’idée de ces sculptures liées à l’histoire de cet ancien charbonnage. Dans ce musée, l’artiste est touché par les « bousillés », oeuvres fabriquées par les ouvriers pendant leurs pauses avec les restes de verre, pour leur plaisir et aussi comme revendication d’un savoir-faire, à rebours de leur long et répétitif labeur. En souvenir du lieu, l’artiste taille ces bouts de charbon à la main pour en faire quatre mineurs. Ils sont rassemblés, debout, en cercle, pour discuter et faire part, dirait-on, de leurs revendications.
Bernard Gaube
Bernard Gaube (1952, Kisantu, RDC), autodidacte, débute sa carrière de peintre en 1982 après avoir pratiqué la céramique. Son oeuvre vaste, polymorphe et sérielle, embrasse également la vidéo, le dessin numérique et l’écriture. L’artiste questionne sans cesse sa pratique de peintre, découvre et expérimente. Il peint aussi bien des variations sur des modèles anciens que de nombreux autoportraits. Méditant les théoriciens de l’art moderne, il s’impose les contraintes de la géométrie et de l’harmonie, comme la mesure de l’homme chez Le Corbusier ou le nombre d’or. Ce dernier est à l’oeuvre dans cette série intitulée L’espace 1,2,3. Le caractère abstrait de cette toile doit être nuancé. Ses formes ébauchées, ses couleurs rares, la construction sans perspective, n’en composent pas moins un paysage, l’exercice par excellence « d’une peinture ». Libre et heureuse.
Paul den Hollander
Paul den Hollander (1950, Breda, Pays-Bas) initie sa carrière photographique avec les fragments de vie suspendus, largement hors champ, des Moments in Time (1980). Son oeuvre se concentre par ailleurs sur l’architecture et l’environnement naturel. Féru de botanique, il réalise une série en noir et blanc sur les jardins et les terrariums (1982-1984) où la pierre, immuable, soutient une végétation expansive. Avant sa série sur les Paysages miniers photographiée en Belgique et dans le nord de la France (1989-1991), Les Pyramides du Nord enregistrait les traces d’une activité industrielle révolue. D’une grande qualité dans le jeu tonal et les effets de matières, ses éléments corrompus et dénaturés sont rigoureusement cadrés. L’oeil abstrait du photographe compose avec les taches et les coulées, organise les motifs répétitifs, capture la mise en abîme des rectangles et des carrés sur fonds blancs et noirs.
Kim Jones
Kim Jones (1944, San Bernardino, États-Unis) pratique le dessin, le mail art, la sculpture, l’installation et la performance outrancière. Pendant la longue maladie qui a marqué son enfance, l’artiste initie ses « dessins de guerre » méticuleux et à la forme labyrinthique. La guerre du Vietnam, pendant laquelle il livre le courrier, esquisse sans doute les contours de sa pratique axée sur l’épreuve, la mort, l’odeur, les trajectoires. L’art d’Eva Hesse, Bruce Nauman et Edward Kienholz forme également une source d’inspiration majeure. Au milieu des années 1970, il devient Mudman, un alter ego au corps couvert de boue, coiffé d’un masque en nylon, portant sur le dos une saisissante structure de branches, de fils et de tissu. Avec ces mêmes matériaux, il attelle ses Poupées à des exosquelettes inquiétants. Cette figure tricéphale évoque peut-être Hécate, déesse des carrefours et des portes, y compris celles menant vers l’au-delà et les enfers.
Steve Kaspar
Steve Kaspar (1952-2020, Luxembourg) initie sa carrière comme performateur, compositeur de musique électroacoustique, poète sonore et peintre. De 1989 à 1997, il se consacre à des cycles de dessins dont fait partie Génération (1992-1997). L’artiste se vouera ensuite entièrement aux compositions sonores et à la vidéo, retrouvant ainsi sa formation première du Nouveau Théâtre Musical de Cologne sous la direction de Mauricio Kagel. L’art subtil et fragile de Steve Kaspar traduit un cheminement poétique. La feuille de dessin accueille librement des formes, des photogrammes vidéo, des fragments de texte, des empreintes, des abrasions, des taches, une expérimentation. L’économie de signes, l’aspect sommaire des formes et son écriture lapidaire et gauche, participent d’un langage ésotérique, de cette « musique de l’inexprimé » chère à Vladimir Jankélévitch.
Barbara et Michael Leisgen
Barbara (1940, Gengenbach, Allemagne - 2017, Aix-La-Chapelle, Allemagne) et Michael (1944, Spital am Pyhrn, Autriche) Leisgen initient au début des années 1970 les séries emblématiques en noir et blanc Paysage mimétique et Mimesis. Le corps de Barbara s’y mesure par imitation à un environnement naturel simple et ouvert. Au centre de l’image, Barbara, dans une gestuelle symbolique, primitive et ludique s’approprie les éléments naturels, qu’elle double, embrasse, encercle, reçoit. Le truchement de la photo et l’abolition de la perspective rendent possible cette relation intime, fusionnelle et compatissante avec les forces de la nature. Le corps de Barbara et la lumière écrivent un scénario magique inscrit dans une action éphémère. Ces poétiques odes à la nature leur ont été inspirées par Femme dans le soleil du matin de Caspar David Friedrich (1818) où une femme vue de dos étend les bras pour prendre possession de la lumière.
Mark Manders
Depuis 1986, Mark Manders (1968, Volkel, Pays-Bas) développe dans sa pratique le concept de « Self-Portrait as a Building », bâtiment imaginaire, aux multiples pièces et éléments de mobilier, en perpétuelle construction. La peinture, le dessin, la sculpture, l’installation, l’écriture et l’édition recomposent ces agencements comme autant de mots dans une phrase ouverte à l’interprétation. Sur sa traverse de bois, ce torse fragmentaire et sa matière imitée de la pierre renvoient à un passé lointain. La figure idéalisée, associée à des pièces de mobiliers contemporains, interroge sur les liens potentiels entre ces formes sculpturales combinées. Fragile, en suspension, l’oeuvre donne la sensation d’avoir été abandonnée, laissée mystérieusement inachevée par le départ de l’artiste, trace de la pensée de la persona distincte de Mark Manders.
Fausto Melotti
Fausto Melotti (1901, Rovereto, Italie – 1986, Milan, Italie) est tout à la fois sculpteur, peintre, dessinateur, céramiste, musicien, ingénieur et poète. Son oeuvre de sculpteur oscille constamment entre figuration et abstraction. À partir de la fin des années 1940, l’artiste déploie le monde rêvé de ses Teatrini, délicats écrins de terre cuite et de métal. Les chambres de ces lieux précis renferment des personnages et des objets schématiques en argile ou en plâtre qui écrivent une histoire sculpturale dans l’espace. Trois figurines en prière habitent cette Clausura ou clôture, espace religieux communautaire séparé du monde extérieur et propice au recueillement. Ce petit théâtre mystique aux couleurs mariales blanches, liserées de bleu, abrite les travaux et les mystères des jours. Une certaine poésie mélancolique émerge de ce lieu intime et précaire et de ses matériaux pauvres.
Éric Poitevin
Éric Poitevin (1961, Longuyon, France) photographie et compose longuement des portraits fragiles, des paysages menacés et des natures mortes suspendues dans une vision qui nous déroute. Cette image appartient à la série des Chevreuils créée en 1992-1993 qui offrira une renommée internationale à l’artiste. Elle revisite la nature morte de chasse, sous-genre pictural qui connut un grand engouement au 17e siècle. La composition simple et rigoureuse, sans artifice ni décor, se concentre sur l’animal qui vient de mourir. Cadré en gros plan, il ressort devant le fond densément noir. Cette stratégie illusionniste, quasi picturale, provoque une impression de matérialité, un effet paradoxal d’apparition et de vie. La grandeur naturelle du sujet et le chromatisme délicat de l’image concourent à l’effet dérangeant de cette oeuvre d’une temporalité ambiguë et d’une grande force plastique.
José María Sicilia
José María Sicilia (1954, Madrid, Espagne) vit et travaille à Majorque. Dans les années 1990, dans une recherche poétique et formelle sur la matérialité de l’objet, l’artiste crée un nouveau support à sa peinture. Sur de minces couches de cire d’abeille liquide, chaude et blanche coulées dans un cadre en bois, il étale de la peinture à l’huile pour un résultat toujours imprévisible. La transparence de ce matériau vivant et les glacis permettent un jeu singulier et multiple avec la lumière, désormais au centre de sa recherche picturale. Dans cette série intitulée La luz que se apaga, les fleurs d’un rouge intense et au coeur très noir surgissent ou se perdent dans un espace immatériel. Éblouissantes et fragiles, les fleurs monumentales occupent tout le champ de la représentation et incarnent la nature entière dans sa force de vie et de mort.
Luc Tuymans
Dans les années 1980, Luc Tuymans (1958, Mortsel, Belgique) redonne une place majeure à la peinture figurative et inspire une génération entière d’artistes. Sa peinture d’histoire et de mémoire puise ses modèles dans des images d’archive qu’elle brouille et surexpose pour mieux les revitaliser. Pour cette commande du MACS, l’artiste s’est inspiré d’une image d’un film super 8 qu’il a tourné au panorama de Waterloo dans les années 1980. On y chercherait en vain les acteurs de la légende de saint Georges. Le saint, le dragon et la princesse sont supplantés par les coups de pinceau bleu-gris d’une étendue insondable. Les spectateurs, vus de dos, témoins du sanglant drame chrétien, sont réduits à cinq silhouettes fantomatiques. La légende ancienne les accuse de lâcheté. L’observateur contemporain serait-il dégouté, alerté ou bien hypnotisé par un tel spectacle ?
James Welling
James Welling (1951, Hartford, USA) explore les « états d’être » produits par les images photographiques. Prises en Grèce et en Italie, celles de la série Cento, comme son nom latin l’indique, articulent des fragments empruntés à des oeuvres antiques. Le photographe reprend et vivifie le procédé de la collotypie, apprécié au 19e siècle pour ses reproductions détaillées. Après une impression laser en couleur hautement saturée sur une plaque lithographique en polyester, il y étale des couches d’encre noire ou bleue semi-transparente. La peinture et les pigments ajoutés au pinceau créent des imperfections à la surface de l’image. La plaque encrée est exposée telle quelle, au sein d’un ensemble qui se veut pictural. Les chaires du marbre et la surface lumineuse des verreries apparaissent d’autant plus vibrantes et tactiles qu’elles sont exposées à nu, sans verre, à portée de main.